Il y a une vidéo d’observation que j’utilise dans mes formations et qui ne manque jamais son effet. On y voit une maman en grande difficulté avec son petit garçon de 13 mois, lors d’un examen pédiatrique. Elle interpelle la professionnelle présente sur la question des limites, de la discipline, de cet enfant qu’elle décrit comme exigeant, jamais content. La professionnelle répond en donnant des conseils éducatifs. Elle parle au bébé : « il va falloir apprendre la frustration. » Le petit garçon crie, tape des pieds, résiste.

À chaque fois que je montre cette vidéo, mon groupe d’apprenants se divise spontanément en deux camps. Ceux qui sont mal à l’aise sans savoir vraiment pourquoi, mais qui sont clairement en empathie avec le bébé. Et ceux qui sont en empathie avec la maman et qui auraient, eux aussi, proposé une intervention de guidance parentale sur la régulation des émotions et la gestion de la frustration.

Mais est-ce bien la bonne question qui se pose là ? Est-ce que vraiment il s’agit d’une question éducative, autour de l’apprentissage de la frustration et l’acceptation de limite ?

Parce que ce que l’observation précise va révéler, c’est que c’est la maman la source de la difficulté chez cet enfant. Le bébé a dit non. Clairement. Plusieurs fois. Dans son langage. Et sa communication n’a pas été respectée.

Alors avant d’aller plus loin, je veux m’arrêter ici une seconde parce que cette phrase peut donner l’impression que je juge la maman, et ce n’est pas mon intention. Cette maman n’est pas une « mauvaise mère ». Elle est, comme la plupart d’entre nous, une ancienne bébé qui a survécu avec les outils qu’on lui a donnés. Elle ne sait pas qu’elle ne sait pas et elle fait probablement du mieux qu’elle peut avec l’information qu’elle a, les croyances et représentations qui sont les siennes et qui ont une histoire. Personne ne lui a jamais expliqué comment le bébé, son bébé, communique. Personne ne lui a montré ces signaux. La « surdité relationnelle » qui est la sienne a forcément une raison qui peut aller du simple manque de connaissance à la réactivation traumatique. On ne sait pas toujours, on ne peut pas toujours répondre à un bébé même avec les meilleures intentions du monde, mais ce n’est cependant pas le sujet de cet article.


Le bébé communique. Mais respectons-nous sa communication ?

Nous vivons dans une culture qui parle beaucoup des limites que l’on doit poser aux bébés et aux jeunes enfants. C’est nécessaire, bien entendu, notamment pour leur sécurité et leur socialisation progressive. Mais nous parlons très peu, presque jamais, des limites que l’enfant nous pose à nous. De ce qu’il nous communique clairement et que nous ne respectons pas.

Prenons un exemple simple et concret. Ce petit garçon de la vidéo ne voulait pas que sa maman lui touche les parties génitales. Inconfortable pour lui. Il l’a communiqué clairement. Le signal n’a pas été respecté, pas de pause, pas de petit moment de réconfort, pas de changement de façon de faire, juste plus de tension, d’inconfort, avec une maman qui lit son bébé comme difficile, capricieux, comme si un bon bébé était forcément un bébé docile.

Pour les femmes qui me lisent : nous avons toutes été chez le gynécologue. Acceptons-nous facilement cette intrusivité ? Est-ce confortable ? Comment se sent-on quand cette action sur le corps est imposée sans égard pour notre ressenti ? Pour les hommes, imaginez chez le dentiste, un dentiste qui ne vous demande pas d’ouvrir la bouche mais qui force l’ouverture en vous écrasant les joues ou en pinçant le nez.

Pourquoi en serait-il différemment pour le bébé ? La seule différence, c’est que le bébé n’a pas beaucoup de moyens pour échapper à la situation.


Ce que j’ai appris avec un bâton de coton

Dans ma recherche de thèse, je devais réaliser des tests de cortisol salivaire sur des nourrissons. Concrètement : leur faire sucer un petit bâton avec du coton. Le comité d’éthique m’avait demandé de m’assurer autant que possible du consentement de l’enfant. Il avait raison.

J’ai appris à proposer, à observer, à prendre le temps, à renoncer si ce n’était pas le moment. Et franchement, cela s’est très bien passé. Le fait d’avoir conscience que l’enfant a le droit de dire à sa façon, à l’âge qui est le sien, si quelque chose est intrusif pour lui ou non, a changé ma façon de faire. Et les bébés ont très facilement accepté. Cette expérience, fondamentalement ancrée dans l’éthique, m’a forcée plus que mes études à l’université à penser l’éthique et la bienveillance avec le bébé, mais encore plus à les agir.

Je me souviens aussi d’une vidéo de formation Loczy, une approche pédagogique hongroise fondée par Emmi Pikler qui place le respect de l’enfant comme sujet au cœur de chaque soin, où l’on voyait une soignante utiliser le même genre de procédure : prendre le temps, proposer au bébé, observer ses signaux, ne jamais forcer le corps de l’enfant, pour le lavage de nez, soin intrusif s’il en est. Cela se passait merveilleusement bien. Et surtout, on capitalisait pour le futur : plus le bébé accumulait des expériences respectueuses, plus il coopérait en grandissant. La confiance se construisait soin après soin, interaction après interaction.

On m’objecte souvent : « d’accord, mais si mon bébé dit non au changement de couche pleine, au médicament nécessaire, au soin qui ne peut pas attendre, je fais quoi ? »

C’est une question légitime et importante.

Respecter le non du bébé ne signifie pas abandonner le soin. Cela signifie modifier le processus. La soignante de la vidéo Loczy ne renonçait pas à laver le nez du bébé. Elle prenait le temps d’observer, de proposer, de signaler ce qu’elle allait faire, de laisser l’enfant se préparer. Le soin avait lieu. Mais il avait lieu autrement.

Et le bénéfice n’était pas seulement immédiat. Plus l’enfant accumulait des expériences où son signal avait été entendu, même quand le soin restait nécessaire, plus il coopérait. La confiance se construisait. Le rapport de force disparaissait progressivement au profit d’une véritable collaboration.

Ce temps pris précocement est le temps gagné sur le futur, car c’est le temps qui construit les conditions de la coopération future, pour quand l’enfant ne pourra plus être contrôlé aussi facilement. C’est la prévention de l’escalade des pratiques parentales coercitives, voire violentes.

Car ce sont des milliers d’expériences de respect qui donnent à l’enfant le savoir nécessaire sur le respect, et qui donnent ensuite sa puissance à notre autorité d’adulte.


Mais pour comprendre le bébé, encore faut-il savoir comment il communique.

Le problème, c’est que nous ne savons pas reconnaître comment le bébé dit non.

J’imagine qu’en lisant ces lignes, vous pensez : facile, les pleurs. Eh bien détrompez-vous. Ou plutôt : oui, les pleurs, mais c’est la dernière étape. C’est l’étape de l’outrage. Le bébé est outré qu’on ose lui faire ce qu’on lui fait. Ce ne sont pas des pleurs de douleur ou de tristesse. Ce sont des pleurs d’indignation, de colère. C’était exactement le cas du petit garçon de notre vidéo.

Avant ces pleurs, il y a tout un vocabulaire que le bébé utilise. Et les bébés sont, si j’ose dire, naturellement très polis. Ils commencent toujours par les signaux les plus discrets. Le bébé, s’il le peut, évite la confrontation : cela lui demande une dépense d’énergie phénoménale et il n’en a pas tant que ça. Pleurer est coûteux biologiquement, pensez à votre dernière grosse crise de larmes. Mais quand nous ne percevons pas ces signaux, ou ne les considérons pas, encore et encore, le bébé n’a pas d’autre choix que d’escalader sa communication.

Voici quelques exemples de signaux, certains clairs et connus, d’autres plus subtils, et la liste n’est pas exhaustive :

Le désengagement visuel. C’est le premier signal, et le plus fondamental. Le bébé dit non en ne vous regardant plus. Il détourne le regard. Si vous poursuivez votre regard avec le sien, si vous exigez le contact visuel parce qu’un bébé qui se désengage est inconfortable, au lieu de changer votre comportement, vous venez de passer outre son premier non.

La perte de mobilité du visage. Le visage se fige, s’immobilise. Ce n’est plus le visage vivant et réactif d’un bébé engagé. C’est un visage qui s’éteint. Le bébé ferme les écoutilles. On pourrait dire qu’il boude, mais en fait il rentre à l’intérieur de lui-même pour se protéger.

Les signaux corporels de mise à distance. Le bébé tend les jambes, tend les bras, cherche à créer de l’espace entre lui et vous. Son corps dit : trop près, trop vite, trop fort.

Les signaux de régulation autonome subtils. Tousser. Sucer sa langue. Interposer un jouet entre lui et son interlocuteur. Ces signaux sont tellement discrets que la plupart des professionnels ne les voient pas ou les interprètent autrement, pas comme une demande de pause, de changement, un signal d’inconfort, voire de gêne. Pourtant ils sont là, clairs, cohérents.

Les pleurs d’indignation. Si vous avez ignoré tous les signaux précédents, si vous avez continué encore et encore, alors le bébé va possiblement se mettre en colère. Et nous appelons ça de la frustration à gérer.

R-A-D-A-R Bébé — Infographie pédagogique

Comment le bébé dit non

Les signaux de désengagement, du plus discret au plus visible

Les bébés sont naturellement très polis. Ils escaladent leur communication progressivement. Ce n’est que si nous ignorons les premiers signaux, encore et encore, qu’ils n’ont d’autre choix que d’aller vers les suivants.
Escalade de la communication
01
Le désengagement visuel

Le bébé détourne le regard, cesse de vous regarder. C’est son premier et plus fondamental signal. Si vous poursuivez votre regard avec le sien, vous venez de passer outre son premier non.

Signal le plus discret
02
La perte de mobilité du visage

Le visage se fige, s’immobilise. Ce n’est plus le visage vivant d’un bébé engagé. Il rentre à l’intérieur de lui-même pour se protéger.

Signal subtil
03
Les signaux corporels de mise à distance

Le bébé tend les jambes, tend les bras, cherche à créer de l’espace. Son corps dit : trop près, trop vite, trop fort.

Signal visible
04
Les signaux de régulation autonome

Tousser. Sucer sa langue. Interposer un jouet entre lui et vous. Ces signaux sont si discrets que la plupart des professionnels ne les voient pas — ou les interprètent autrement.

Souvent manqué
05
Les pleurs d’indignation

Ce ne sont pas des pleurs de douleur ou de tristesse. Ce sont des pleurs de colère, d’outrage. Le bébé est outré qu’on ose lui faire ce qu’on lui fait après avoir ignoré tous ses signaux précédents.

Dernière étape — souvent confondue avec « frustration à gérer »
© Alexandra Deprez — alexandradeprez.fr — R-A-D-A-R Bébé

Vraiment ? De la frustration à gérer ?

Réfléchissons un moment.

Nous disons de ces bébés qu’ils sont frustrés, qu’ils ne savent pas gérer leurs émotions, qu’ils doivent apprendre. Mais est-ce vraiment un apprentissage que l’on peut et doit faire avant que le cerveau ait suffisamment mûri pour le permettre ?

Avant deux ans et demi, le passage au stade préopératoire n’est pas encore accompli. Le cortex préfrontal, siège de l’autocontrôle et de la régulation volontaire des émotions, est profondément immature. La stratégie d’attachement est encore en construction. L’enfant n’a pas encore accès au langage comme outil de régulation interne et dyadique. Son expérience de la vie est brève, il apprend encore comment fonctionne le monde, quelles sont les règles. Demander à un bébé ou un très jeune enfant de gérer sa frustration, ce n’est pas de l’éducation. C’est lui demander ce que son cerveau ne peut pas encore faire.

Ce que nous faisons alors, c’est lui apprendre à inhiber sa frustration. Mettre un couvercle sur une poubelle pleine de choses peu ragoûtantes, au lieu de réguler sa frustration, qui est vraiment la compétence à acquérir quand le développement le permettra, c’est-à-dire regarder ce qu’il y a dans la poubelle, la vider, la nettoyer. Et le problème, c’est que si on inhibe tout le temps, c’est-à-dire que l’on met un couvercle sur la poubelle des émotions négatives tout le temps, à un moment donné, ça risque d’exploser.

Certains enfants deviendront des champions de l’obéissance, de l’inhibition. Mais quelle force psychique sera consommée pour maintenir ce couvercle en place ? Et à quel prix pour la relation, pour la confiance, pour la suite ?

Je veux ici faire une distinction importante.

Il existe deux types de frustration dans la vie d’un bébé et d’un jeune enfant.

La frustration nécessaire: le monde ne m’appartient pas. Je veux le jouet de l’autre enfant, je ne peux pas l’avoir. Je veux rester éveillé, il est l’heure de dormir. Ces frustrations-là sont inévitables, saines, et progressivement apprivoisables à mesure que le cerveau mûrit et que le langage devient un outil de régulation. Mais même elles ne sont progressivement apprivoisables qu’à partir de 12 à 18 mois, et encore, de façon très partielle, à mesure que le cerveau mûrit et que le langage devient un outil de régulation.

La frustration induite par l’intrusion : on ne respecte pas mon corps, mes signaux, mes limites. On continue malgré mes non répétés. Cette frustration-là n’est pas un apprentissage. C’est une violation de la confiance relationnelle.

Confondre les deux, c’est traiter de la même façon un enfant qui fait une colère parce qu’on lui refuse un bonbon et un enfant qui crie parce qu’on lui a imposé quelque chose sur son corps malgré ses protestations. Ce ne sont pas les mêmes pleurs. Ce ne sont pas les mêmes besoins. Et ce ne sont pas les mêmes réponses.


Ce que le respect des signaux construit vraiment

Quand nous apprenons à entendre comment le bébé dit non, quand nous respectons ses signaux de communication, ses limites, nous ne perdons pas notre autorité. Nous la construisons et nous lui apprenons le respect, fondamentalement.

Nous construisons ce que l’on appelle la confiance épistémique : la conviction profonde, inscrite dans le corps et dans l’histoire relationnelle de l’enfant, que les adultes qui l’entourent sont dignes de confiance. Que leur non à eux a de la valeur parce que son non à lui en a toujours eu.

Lorsqu’il sera temps, lorsque vous lui direz non parce que ce sera nécessaire et juste, il aura appris que son non a été respecté. Il respectera naturellement le vôtre.

Ce n’est pas de la permissivité. C’est de la réciprocité, de la coopération, de la relation.

Cela s’apprend. Et ça commence au premier jour.


Pour aller plus loin sur l’observation des signaux précoces du nourrisson et leur évaluation clinique, explorez les ressources R-A-D-A-R Bébé ou découvrez les formations certifiantes ADBB et CARE-Index.

Texte publié le 12 mai 2026 dans le cadre du Blog R-A-D-A-R.

— Alexandra Deprez

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